HORIZON – PARTIE 1 – CHAPITRE 1

PRÉSENT

TERRE – 8 MARS 2199 – + 100 ANS DEPUIS LA FÉMINISATION

L’odeur âpre des cuisines oblige Jena à se boucher le nez. Son index humide, collé à sa peau lui provoque un frisson de dégoût. Bientôt une odeur de poisson envahit son environnement.

8 Mars.

Une journée des plus détestable pour elle, contrairement à la plupart des femmes conviées ce soir. 

Mais n’est-ce pas cette douce impression de décalage qui définit si bien Jena.

Elle rumine sur son sentiment de solitude quand un raclement de gorge la fait revenir à la situation présente. 

Une femme, coiffée d’une toque mauve ridicule, l’observe les sourcils froncés.

Jena, immobile à l’entrée de l’immense cuisine en inox, n’esquisse aucun mouvement. Les doigts toujours pincés autour de son nez, elle soutient le regard de sa patronne.

— Les sacs de sel doivent être emmenés au sous-sol, déclare la femme, en goûtant le plat devant elle. 

Jena grimace sous l’ordre, se retenant de répliquer sous le même ton acerbe. 

D’un mouvement agile du poignet, elle couvre le rictus de dégoût que lui provoque sa collègue. Sans un mot, elle se penche sur l’un des deux sacs de sel.

— Pourquoi le fais-tu toi-même ? s’indigne-t-elle. Tu as perdu ton stagiaire ? interroge la chef cuisinière. 

La voix cassante et pleine de reproches de la patronne des lieux lui fait oublier l’odeur incommodante. Elle se redresse en ôtant son index et son pouce de l’arrête de son nez. Les effluves mélangées de poisson et de viande lui retournent l’estomac.

— Il était trop lent, je l’ai « perdu ».

Sa réponse ricoche sur les murs de la pièce. Sa manière de prononcer le dernier mot comme un défi installe une tension dans la cuisine remplie d’employés.

Plusieurs commis de cuisine s’arrêtent pour observer la conversation houleuse des deux femmes.

— Tu connais les règles, tu dois toujours en avoir un pour te surv… t’épauler, se reprend-t-elle en jetant un regard désapprobateur à la jeune femme. 

Jena grince des dents, sans pour autant lui répondre.

Maya est l’une des meilleures cuisinières de la région. Travailler à ses côtés est un rêve pour de nombreuses filles. Pas pour Jena. Cela fait à peine trois semaines qu’on l’a assignée à l’organisation d’événements, une tâche impliquant de travailler main dans la main avec Maya. Elle hait déjà cette dominatrice. Une bourreau de travail, sans état d’âme.

— Jena, tu dois arrêter de vouloir faire toutes les tâches seule, insiste-t-elle. 

La jeune femme baisse le visage sans broncher. Son attitude donne l’impression qu’elle se soumet à la décision de la cuisinière. Mais cette dernière, loin d’être naïve, soupire.

— Jena, tu dois retrouver ton stagiaire avant ce soir.

Sa bouche s’ouvre pour répliquer avant qu’une idée lui traverse l’esprit. Elle fait demi-tour, laissant choir le sac de sel au milieu du passage.

Les portes à battant de la cuisine passées, l’odeur immonde disparaît.

— Mlle…

Une voix discrète arrive derrière son épaule. Jena ne réagit pas, attendant la suite, sachant pertinemment de qui il s’agit. 

— Des livraisons de bégonias sont arrivées avec trois heures d’avance sur le quai. L’installation de la scène prend plus longtemps et…

Elle lève la main avant de pivoter vers son interlocuteur.

Jay, son stagiaire depuis quelques semaines, l’observe. Il l’a donc retrouvée, tardivement mais l’effort est là, elle ne peut le nier.
La jeune femme se rapproche subtilement de lui, un demi-sourire aux lèvres. 

Cette expression, rare chez elle, provoque une rapide rougeur au niveau des joues du jeune homme. 

Après quelques battements de cils, Jena lui souffle à quelques centimètres de sa mâchoire : 

— Oui Jay ? 

Mal à l’aise, l’homme détourne le regard, honteux, et bégaye une réponse. Heureuse de son effet, Jena se recule en explosant d’un rire forcé. 

— Jay, vous étiez ivre. Arrêtez de ressasser cet épisode voyons !

Le ton qu’emploie Jena électrise l’ambiance. Elle a l’air exaspéré, son assistant tétanisé.

— C’est que… Je pensais que vous voudriez changer de… Je n’aurai pas du croire que… marmonne-t-il en se grattant l’arrière de la tête pour se donner une contenance qu’il n’a pas. 

Jena lache un soupir en se remettant à marcher dans la direction qu’elle avait prise en sortant des cuisines. Tel un petit chien, le jeune stagiaire la suit sans un mot. 

— Jay, je suis riche. J’ai réussi et je suis plutôt attirante. Il n’y a pas de mal à croire que…quelqu’un comme vous…aurait pu… Certes, cela reste grotesque mais loin d’être inconcevable. Mais oui, je voulais changer d’assistant. Vous êtes mou, lâche-t-elle sans oser le regarder. 

Quelques heures avant, elle n’aurait jamais osé porter de telles remontrances à ce jeune stagiaire. Mais sans savoir ce qui a changé, elle sent que cet homme doit disparaître de son champ de vision et rapidement.

Jay accepte ses paroles sans rechigner. 

Après plusieurs mètres à marcher derrière elle, il se met à tapoter sur sa tablette frénétiquement.

Jena pivote, exaspérée. Surpris, il manque de peu de lui rentrer dedans, quand elle s’exclame ; 

— Ne soyez pas stupide. Tapoter sur un écran digital ne changera rien à vos dernières performances. Toutes activités confondues, ajoute-t-elle sans le vouloir. 

Jena grimace en s’entendant parler de la sorte. Ce n’est pas son genre.

Elle déteste faire partie de ces femmes exécrables même le jour le plus déprimant pour elle. Celui de l’élévation du genre féminin pour écraser le masculin au détriment de nombreuses choses. 

— Jay, arrangez-moi cette affaire de bégonias pas frais, lui ordonne-t-elle en tentant de changer de sujet et de retrouver qui elle est vraiment, une des meilleurs organisatrices de la journée. Si ce n’est la seule. 

Le jeune Jay hoche la tête en notant des informations tandis qu’elle lui arrache des mains la tablette. 

Elle passe en revue plusieurs dossiers avant de la rendre à son assistant pétrifié. 

— Je ne veux pas un seule pétale par terre durant la cérémonie, est-ce clair ? insiste-t-elle en se retournant pour observer la pièce dans laquelle ils viennent d’arriver. 

L’immense salle au plafond et mur de verre est impressionnante. Et désespérément vide, pense la jeune femme en fronçant les sourcils face à la scène centrale encore en cours d’installation. 

— Pour ce qui est de la scène, à qui dois-je m’adresser ? Carolina ? Agathe ? Jessy ? Demande-t-elle à son stagiaire sans se retourner vers lui. 

A la place, elle s’avance vers la scène d’un air décidé. Les petits pas du stagiaire résonnent derrière elle. 

— Andrew, réplique t-il en faisant défiler les informations sur le staff présent.

Sa supérieur s’arrête une nouvelle fois abruptement, mais le stagiaire, comme s’il avait prévu sa réaction s’était déjà arrêté. Elle grimace. L’égalité des sexes. Une nouvelle lubie des associées événementielles avec qui elle travaille. Bien qu’elle n’y soit pas contre, au contraire,  Jena connaît les contraintes qui y sont liées et aujourd’hui elle ne peut se le permettre. 

— On a au moins la raison du retard, marmonne-t-elle. Qui n’a pas voulu qu’il rentre ? 

Jay reste sans réponse ce qui agace un peu plus la femme qui reprend sa marche, un peu plus énervée. 

— Pourquoi amener un homme pour un événement pareil, ils n’ont rien à faire ici, s’agace-t-elle pour elle-même. 

Persifler une telle remarque n’est pas digne de l’ouverture d’esprit qu’on a tenté de lui inculquer petite. Mais les histoires sont bien belles. En réalité, seuls les faits comptent. Et il n’y avait jamais de retard avec Caroline ou Agathe. 

Ce n’est pas de la faute des hommes, ce genre de problème, lui marmonne une petite voix à l’intérieur d’elle que la jeune femme étouffe rapidement. Elle a déjà tenté d’ouvrir les yeux à d’autres et cela a été l’un des plus gros échecs de sa vie. Aujourd’hui, elle s’autorise à être la femme extrême, ce qu’on attend d’elle. 

— Vous avez autre chose ? demande-t-elle à la volée à son assistant toujours présent derrière elle. 

Plus proche de la scène, elle constate que les préparatifs ne sont qu’à leur balbutiement, avec plus de deux heures de retard.

— La pré…commence Jay avant de se faire couper par sa supérieure. 

— Ne me parlez pas d’elle aujourd’hui, intervient-elle sèchement. Je dois sourire à son discours de ce soir. Je trouve cela déjà assez épuisant, soupire-t-elle en secouant la main pour lui signifier qu’il peut disparaître. 

Jay hoche la tête, un mouvement qu’elle ne peut voir, obnubilée par la scène, avant de s’éclipser.

— Toujours aussi charmante à ce que je vois, la hèle-t-on.

Un homme d’une trentaine d’années, portant un costume bleu marine cintré, s’avance vers elle. Ses cheveux impeccablement coiffés en arrière, il aborde une attitude conquérante, bien loin de celle soumise de l’assistant de Jena. 

Il s’approche de la jeune femme, un sourire charmant sur les lèvres, quoiqu’ironique.

— Que fais-tu là ? lâche-t-elle toujours de mauvaise humeur. 

— Je suis toujours l’ombre de notre pré…

Un cri de rage étouffé sort de la gorge de la jeune femme tandis que l’homme la fixe en fronçant les sourcils, sans être surpris de la réaction de son amie. 

— Pourquoi avez-vous tous envie de me parler d’elle aujourd’hui ? s’énerve-t-elle.

Neal rit, avant de lui répondre d’une voix posée : 

— C’est son jour, Jena. Difficile de ne pas aborder sa présence quand elle est l’invitée d’honneur.

La jeune femme lâche un ricanement, tout en se massant la partie droite de son cou qui la lance depuis quelques jours. Ce geste ne passe pas inaperçu et cela ne fait que renforcer le froncement de sourcil de Neal qui tente de ne rien laisser paraître. 

— Elle se met toute seule à l’honneur, dit-elle en levant les yeux au ciel.

D’un mouvement de main, elle exagère un mouvement pour retirer ses longs cheveux châtains de son épaule. L’imitation n’échappe pas à son interlocuteur. 

— Arrêteras-tu de la haïr? s’amuse Neal en jetant des coups d’œil à droite et à gauche.

Jena ne semble pas faire attention aux potentiels oreilles indiscrètes et continue de gesticuler ostensiblement. 

— Et parle moins fort, s’il te plaît… chuchote-t-il un peu inquiet. Tu souffres de la nuque, l’interroge-t-il tandis qu’elle y repasse la main par réflexe.

Elle hausse les épaules sans vraiment savoir ce que signifie la douleur, n’ayant jamais été malade. Tout du moins, du plus loin qu’elle se souvienne.  

— Je ne la hais pas, marmonne-t-elle en baissant la voix pour lui faire plaisir.

— Si. Depuis qu’elle a refusé ton projet farfelu, murmure-t-il vivement en soutenant son regard.

— Il n’est pas farfelu. Vital, je dirais plutôt. Parquer les…

Neal pose son index sur la bouche de la jeune femme, l’intimant de se taire. Ses yeux lancent des éclairs mais elle obtempère lui faisant confiance. Neal, en tant qu’élu et protégé de l’invitée d’honneur, est le seul homme dans ce bâtiment à y avoir sa place. La Présidente est aussi la supérieure de Jena et ce qui pourrait se rapprocher d’une mère pour la jeune femme.  

— Pas ici. Pas aujourd’hui. Elle t’a évitée déjà pas mal de problèmes récemment, évite de relancer le sujet un tel jour, lâche-t-il.

Sa voix est sans appel, malgré son faible chuchotement.

Jena s’apprête à répliquer quand une femme suivie de deux hommes chargés comme des mules passent près deux. Qui a décidé d’engager autant de bras masculins aujourd’hui, s’agace-t-elle intérieurement. 

— Jena, je peux perdre ma place en te disant ça… Mais la patience est la meilleure de tes alliées, surtout aujourd’hui. Ne dis rien qui puisse te nuire avant ce soir. S’il te plaît, dit-il en attrapant son visage d’une main pour l’obliger à le regarder dans les yeux. 

En temps normal, Jena n’aurait pas suivi les conseils d’un simple stagiaire.
Ils sont tous connus pour leur dévotion à « la femme du jour ». Mais Neal a prouvé de nombreuses fois qu’elle peut avoir confiance en son jugement. Il n’est plus ce simple garçon paumé qu’autrefois elle avait présenté à l’équipe. Il a réussi à devenir quelqu’un, à prouver sa valeur.

Le dos musclé de l’homme, mis en valeur dans sa veste de costume bleu sombre, disparaît au milieu d’une petite foule amassée devant les gradins.

Exaspérée par ce chantier, Jena décide d’oublier la cérémonie un moment comme Neal le lui a suggéré pour régler ce problème.

— Andrew ?

Un homme d’une petite trentaine d’années lève les yeux vers elle. Sa barbe de plusieurs jours et ses cheveux longs provoquent un sentiment de dégoût chez la jeune femme, ne sait-il pas la raison de sa présence ici ?
Néanmoins, elle lui adresse un léger sourire avant de chercher à comprendre ce qui se passe.

— Un problème ? demande-t-elle en observant l’entremêlement de fil au pied de la petite troupe d’inconnus.

L’homme se gratte la tête avant de rougir légèrement, mal à l’aise.

— Notre technicien électrique n’a pas eu le droit d’entrer, lui apprend-il. 

Elle lève les yeux au ciel, avant de faire demi-tour avec l’intention d’allumer la personne responsable des autorisations. 

Un homme sous couvert d’une mission précise doit pouvoir réussir à entrer. 

Une fois ce problème réglé, la jeune femme souffle enfin espérant que la suite n’apporte aucune autre complication.

Malheureusement, la fin de sa journée ne se déroule pas aussi aisément que prévue. 

A peine la sono et les éclairages opérationnels, une autre nouvelle vient lui perturber les quelques heures restantes avant le coup d’envoi de la soirée.

— Megan ! s’exclame Jena surprise, en voyant son amie, rouge écarlate, accourir vers elle.

Cette dernière termine au petit trot sa course avant de s’arrêter net, au bord de l’évanouissement.

— Tu dois… Il est … parti…

Jena arque un sourcil, en cherchant à savoir quel rendez-vous elle aurait pu manquer durant cette journée sans fin.

Megan est depuis 6 ans l’assistante la plus dévouée que la jeune femme ait pu rencontrer et surtout une amie, d’aussi loin qu’elle puisse s’en souvenir. 

Bien évidement, elle n’a pas le droit de la monopoliser trop longtemps, travaillant surtout pour Elle, la supérieure de tout le monde ici, l’actuelle Maria Lloya De Terra…

La silhouette sportive de l’assistante, se soulève difficilement sous le regard tendu de Jena.

 Malgré son excellente entente avec cette femme, ce n’est pas le bon jour pour la faire attendre.

— De qui parles-tu ?

Megan relève la tête, les yeux brillants. Par nervosité, elle mord le bord de sa lèvre inférieure.

— Jay. Il a démissionné. A l’instant, rajoute-t-elle reprenant des couleurs plus naturelles. 

Jena rit. Premier réflexe avant la colère. 

Des stagiaires, elle en a eu des dizaines ces dernières années. 

Comme une sorte de réinsertion, elle se doit de montrer le bon exemple en prenant un stagiaire qui commence sa dernière année. Pour lui montrer comment se passe la dure réalité du monde actuel. 

Sauf qu’aucun n’a l’air d’être vraiment déterminé à comprendre ce que signifie le mot « dur ».

— Prochain candidat ? lance-t-elle sans comprendre le regard paniqué de son amie.

C’est à ce moment là que le visage de Megan devient blanc comme un linge.

— C’est à dire qu’il n’y en a plus… Pour ce mois-ci en tout cas.

Bien entendu. Chaque stagiaire se bat des mois à l’avance pour obtenir un stage durant la période du 8 mars.

— Je ne peux pas venir sans un stagiaire Megan… Tu le sais.

Cette dernière hoche la tête, bien consciente que Maria LLoya De Terra ne l’acceptera pas. 

La soirée du 8 mars est bien le seul moment où venir seule, sans un stagiaire est intolérable.

— Je le sais bien Jena mais plus personne ne veut travailler avec toi… Même avec les étoiles au bout.

Les étoiles, un système de classement mis en place une cinquantaine d’années auparavant, devenu indispensable aux étudiants dans l’optique de travailler à la Tour, centre névralgique et décisionnaire. Dans les employées, seule Megan n’a pas recouru à un stage d’étoiles. Mais vu les compétences hors-normes de l’assistante, cela n’a rien d’étonnant.
Les étoiles ne sont pas équivalentes en fonction de la personne en charge du stage. Plus la place dans la hiérarchie de la société est élevée, plus la note qu’elle donne vaut cher. 

Celle de Jena compte vingt-cinq. C’est l’une des plus prisées, sachant que seul la Maria Lloya De Terra possède le nombre d’étoiles le plus haut après elle, qui est de cinquante pour un simple stage de plusieurs mois. Jamais cette Maria Lloya De Terra n’a accordé son tutorat. Et de l’avis de Jena, elle ne le fera jamais. 

Pour la jeune femme, avoir toutes ces étoiles ne signifie pas que le stagiaire mérite de les obtenir. D’ailleurs, elle donne rarement une bonne note à son stagiaire qui se révèle neuf fois sur dix pénible et inefficace à son goût.

Au fil du temps, elle est devenue le chat noir de la notation.

— Tu ne peux pas me trouver un serveur qui souhaite monter en cuisine, un assistant son, un secrétaire…

L’expression fermée et blessée de la jeune femme lui fait comprendre qu’elle a déjà dû essayer absolument toutes les alternatives possibles, que son amie en doute ne lui plaît pas.

— Excuse-moi. Je sais que tu fais admirablement bien ton travail. Mais j’ai envie de les étriper ces lâches qui me laissent tomber dans un moment pareil.

Sa haine se déverse dans l’air, à l’image de John Makolvikch dans son esprit. L’un des rares hommes d’affaires de la région qui tente de lui voler des contrats capitaux pour sa place ici.

— Il ne gagnera pas, lui souffle Megan en pensant à la même chose que Jena.

Jena lui répond avec un sourire espiègle :

— Bien entendu Megan, personne ne peut me battre sur ce terrain là. Néanmoins, il se fera un malin plaisir de venir avec deux ou trois assistants dévoués, ce soir, pour pavaner et nous prouver qu’un homme peut tout à fait s’investir dans l’avenir de la nouvelle génération.

Megan lève les yeux, interloquée. Cette conversation, elles l’ont depuis des mois. Jena ne cache pas  ses ambitions, de renouer avec la cohabitation entre les deux sexes sur le plan du travail, mais ce sujet est tendu. Les fractures des genres n’ont jamais été aussi violentes et complexes qu’aujourd’hui.

— Nous y croyons aussi, murmure-t-elle un peu perdue, sans soutenir le regard de la jeune femme en colère.

— Pas officiellement. Pas encore… avoue Jena en observant la montre à son poignet.

Et il est surtout hors de question que cet homme s’accapare d’années de travail officieux. Pas si proche du but. 

Megan hoche la tête, comprenant que le sujet est un peu délicat, surtout un 8 mars.

Plusieurs personnes s’agitent autour d’eux d’un pas pressé.

— Allons nous préparer. Et si tu peux faire un miracle et me trouver un assistant…

Jena laisse sa phrase en suspens et se retourne sans attendre la réponse de la jeune femme qui reste muette au milieu de l’immense couloir de réception en marbre blanc.

La soirée risque d’être mouvementée. 

RÉMISSION – CHAPITRE 1 – BLANC

Le blanc. 

C’est la sensation, la couleur et le son qui résument ce que je ressens depuis deux heures et trente-six minutes. Précis. Temporel et si court. 

Avant aujourd’hui, les minutes avaient une saveur universelle. Une qualité indéniable. Un parfum de puissance et d’absolu. Je les dévorais du regard, espérant qu’elles se figent. 

Maintenant, l’horloge tourne au ralenti. J’entends l’aiguille faire un tic-tac lent et bruyant. 

Est-ce terminé ? 

Le temps lui aussi s’est gelé aux paroles de ce matin. Aux résultats médicaux. Aux conséquences et interprétations. 

Moi-même, je reste sur cette chaise comme une bouée de sauvetage. 

Je suis persuadée de m’écrouler si je me lève. 

Non. Ce n’est pas vrai. Je n’ai plus le droit d’être faible. 

Terminées les excuses. Achevé le temps où je tombais en sachant que c’était normal.

Rien n’est plus comme avant. Ou si. L’avant de l’avant de l’avant. Celui, si loin des autres, que je n’arrive pas à le formaliser. Mon esprit bloque sur cette couleur. 

Blanc. 

Les montants de la fenêtre sont de cette couleur aussi. Mon visage n’est qu’à trois centimètres de la vitre froide qui donne sur le parc arboré. 

Mes yeux clignent pour m’imprégner de cette pelouse verdoyante, des oiseaux moqueurs et des nuages gris. 

Je n’ai plus beaucoup de temps ici. Je dois observer, retenir et garder cette ivresse. 

Mes ongles s’enfoncent dans les deux accoudoirs. Mes phalanges blanchissent. 

Oui, cette journée est reliée à cette couleur blanche, c’est indubitable. 

Si je le pouvais, je franchirais cette vitre transparente pour me transporter dehors. « Si je pouvais »…est-ce à bannir ? 

L’angoisse monte. Ce n’est pas nouveau. Elle est tapie là depuis ce matin. 

Dès l’entrée des médecins, elle a sonné à la porte de mon esprit. Sans bruit, elle s’est immiscée en moi et a attendu. 

Au moment d’être seule avec moi-même, elle a hurlé à pleins poumons la nouvelle. Sans se retenir elle a réveillé la peur, la joie, la colère, l’étonnement, la surprise, la culpabilité…

Elles ont pris leur arme, leur défense et sont parties au front. Deux visions, deux côtés, la bonne nouvelle et l’autre. Elles n’ont pas réussi à la nommer mauvaise.Elles ont juste désigné un emoji patraque avec le cerveau en ébullition. 

Elles ont raison. Mes émotions ont expliqué plus aisément mon trouble que mes sens. Eux, ils ont lâchement abandonné le combat. 

Le goût a provoqué des nausées interminables. Le toucher m’ordonne de frissonner à chaque mouvement. L’ouïe m’oblige à entendre les pleurs du gamin d’à côté. La vue me donne envie de courir dans cette herbe fraîche et l’odorat me rappelle ce parfum antiseptique si caractéristique de l’hôpital. 

Je ne parle pas de mes capacités cognitives. 

Respirer, parler et marcher paraissent déconnectés actuellement. 

Je suis en mode automatique. 

2 h 52. 

Huit minutes. 

Il me reste huit minutes. Je me force à inspirer. Mes mains desserrent les accoudoirs pour se poser contre la paroi vitrée. Froide et humide, elle me permet de revenir un peu à la réalité. L’autre, moi incertaine. 

Je connais les lieux et je tente de me le rappeler quand je soulève mes fesses de la chaise. 

Le coussin à mémoire de forme reprend immédiatement une contenance et j’ignore l’auréole humide créée par ma transpiration. 

Vais-je être mal à l’aise à l’avenir pour ce genre d’événement quotidien ? 

L’hôpital permet une liberté totale sur la perte de son corps et de ses conséquences. 

Mais dehors….

J’éloigne cette pensée noire pour me focaliser sur mes pieds violacés. 

Un pas devant l’autre. 

Je me revois chez la kinésithérapeute, lors de ma première séance après ma violente chute dans les escaliers de l’aile Ouest. 

Je culpabilise de faire autant de cinéma. Je lâche mes mains pour m’obliger à marcher sans aide. 

Ma détermination remplace la fragilité de mes membres sur cinq pas. 

Cinq. Pas un de plus. 

Je m’écroule au pied du lit, sans avoir le temps de réagir ou de rattraper quoique ce soit. 

Les pas pressés de ma mère résonnent dans le couloir. Je m’arrête d’haleter bruyamment pour tendre l’oreille. Je suis allongée sur le sol, pitoyable. Mon bras droit force pour me redresser, mais mes jambes ne m’obéissent pas. 

— Attendez, j’ai un certain nombre de points à voir avec votre fille. 

La voix de ma doctoresse me rassure. Elle est familière et quotidienne depuis déjà plusieurs mois. 

Ma mère s’étonne et bégaye une réponse mal assurée avant de battre en retraite. C’est ce qu’il y a de bien avec une médecin au visage froid et impénétrable, personne ne la contredit. 

Je suis à terre quand elle rentre. Ma position n’a pas l’air de la choquer.
Elle me lance un faible sourire et se pose sur la chaise réservée au visite. 

Dans ses mains, elle tient un petit dossier jaune. Des feuilles blanches et bleues en dégoulinent par endroit. 

Cinq doigts, dix au maximum retiennent mon avenir. Cette vision me provoque une nausée insurmontable. Je me tords en deux avant de l’entendre soupirer. 

Il est quasiment inaudible, mais je le perçois. Je relève les yeux pour observer les prunelles dures de ma médecin. Impatiente, elle tapote son index contre le haut du dossier. Mon nom imprimé dessus tressaute sous les à coups. 

— Aliné, il est l’heure. On a assez attendu, déclare-t-elle. 

Je ne sais pas de qui elle parle en désignant ce « on ». Ce que je sais en revanche, c’est que son ton me blesse. Mon égo se redresse et je parviens à me relever pour m’asseoir sur le bord de mon lit.
Elle m’adresse un sourire satisfait et continue le pourquoi de sa venue : 

— Vous avez eu vos résultats ce matin. Mais je tiens à vous remettre le contexte en tête. A votre entrée ici, nous ne pariions pas sur un potentiel retour chez vous ou à l’extérieur de ces murs. Aujourd’hui, nous pouvons vous assurer que c’est devenu votre seule option. Vous devez partir. 

Devoir. Il me pousse dehors. Sans une autre forme de préparation, je me retrouve à la rue, loin de mes repères et de mon quotidien du jour au lendemain. Je veux protester mais elle enchaine rapidement. 

— Le protocole expérimental a parfaitement marché. Vous démarrez la rémission. 

Ce mot, je l’ai vu partout. En salle de chimiothérapie, de kinésithérapie et même chez la psychologue. 

Il ne m’a jamais interpellé. Je n’étais pas concernée, et quand on n’est pas personnellement touché par un mot, un fait…on l’oublie et on l’ignore, simplement. 

Il représente, le graal, l’objectif premier de Jimmy de l’étage 4. D’Ellie, la fillette du fond du couloir, de Paul le jeune skateur en pleurs à côté…

Il appartient à beaucoup, mais pas à moi. Je ne le mérite pas. Je ne l’ai pas demandé, ni désiré. 

Je l’observe sans savoir quoi lui dire. 

Mon esprit est fragmenté en trois morceaux.

La culpabilité vis à vis des autres, des plus jeunes, des plus méritants. 

La peur de l’inconnu, de cet avenir dont je ne rêvais plus. 

La joie, elle est là, faible et silencieuse.