RÉMISSION – CHAPITRE 1 – BLANC

Le blanc. 

C’est la sensation, la couleur et le son qui résument ce que je ressens depuis deux heures et trente-six minutes. Précis. Temporel et si court. 

Avant aujourd’hui, les minutes avaient une saveur universelle. Une qualité indéniable. Un parfum de puissance et d’absolu. Je les dévorais du regard, espérant qu’elles se figent. 

Maintenant, l’horloge tourne au ralenti. J’entends l’aiguille faire un tic-tac lent et bruyant. 

Est-ce terminé ? 

Le temps lui aussi s’est gelé aux paroles de ce matin. Aux résultats médicaux. Aux conséquences et interprétations. 

Moi-même, je reste sur cette chaise comme une bouée de sauvetage. 

Je suis persuadée de m’écrouler si je me lève. 

Non. Ce n’est pas vrai. Je n’ai plus le droit d’être faible. 

Terminées les excuses. Achevé le temps où je tombais en sachant que c’était normal.

Rien n’est plus comme avant. Ou si. L’avant de l’avant de l’avant. Celui, si loin des autres, que je n’arrive pas à le formaliser. Mon esprit bloque sur cette couleur. 

Blanc. 

Les montants de la fenêtre sont de cette couleur aussi. Mon visage n’est qu’à trois centimètres de la vitre froide qui donne sur le parc arboré. 

Mes yeux clignent pour m’imprégner de cette pelouse verdoyante, des oiseaux moqueurs et des nuages gris. 

Je n’ai plus beaucoup de temps ici. Je dois observer, retenir et garder cette ivresse. 

Mes ongles s’enfoncent dans les deux accoudoirs. Mes phalanges blanchissent. 

Oui, cette journée est reliée à cette couleur blanche, c’est indubitable. 

Si je le pouvais, je franchirais cette vitre transparente pour me transporter dehors. « Si je pouvais »…est-ce à bannir ? 

L’angoisse monte. Ce n’est pas nouveau. Elle est tapie là depuis ce matin. 

Dès l’entrée des médecins, elle a sonné à la porte de mon esprit. Sans bruit, elle s’est immiscée en moi et a attendu. 

Au moment d’être seule avec moi-même, elle a hurlé à pleins poumons la nouvelle. Sans se retenir elle a réveillé la peur, la joie, la colère, l’étonnement, la surprise, la culpabilité…

Elles ont pris leur arme, leur défense et sont parties au front. Deux visions, deux côtés, la bonne nouvelle et l’autre. Elles n’ont pas réussi à la nommer mauvaise.Elles ont juste désigné un emoji patraque avec le cerveau en ébullition. 

Elles ont raison. Mes émotions ont expliqué plus aisément mon trouble que mes sens. Eux, ils ont lâchement abandonné le combat. 

Le goût a provoqué des nausées interminables. Le toucher m’ordonne de frissonner à chaque mouvement. L’ouïe m’oblige à entendre les pleurs du gamin d’à côté. La vue me donne envie de courir dans cette herbe fraîche et l’odorat me rappelle ce parfum antiseptique si caractéristique de l’hôpital. 

Je ne parle pas de mes capacités cognitives. 

Respirer, parler et marcher paraissent déconnectés actuellement. 

Je suis en mode automatique. 

2 h 52. 

Huit minutes. 

Il me reste huit minutes. Je me force à inspirer. Mes mains desserrent les accoudoirs pour se poser contre la paroi vitrée. Froide et humide, elle me permet de revenir un peu à la réalité. L’autre, moi incertaine. 

Je connais les lieux et je tente de me le rappeler quand je soulève mes fesses de la chaise. 

Le coussin à mémoire de forme reprend immédiatement une contenance et j’ignore l’auréole humide créée par ma transpiration. 

Vais-je être mal à l’aise à l’avenir pour ce genre d’événement quotidien ? 

L’hôpital permet une liberté totale sur la perte de son corps et de ses conséquences. 

Mais dehors….

J’éloigne cette pensée noire pour me focaliser sur mes pieds violacés. 

Un pas devant l’autre. 

Je me revois chez la kinésithérapeute, lors de ma première séance après ma violente chute dans les escaliers de l’aile Ouest. 

Je culpabilise de faire autant de cinéma. Je lâche mes mains pour m’obliger à marcher sans aide. 

Ma détermination remplace la fragilité de mes membres sur cinq pas. 

Cinq. Pas un de plus. 

Je m’écroule au pied du lit, sans avoir le temps de réagir ou de rattraper quoique ce soit. 

Les pas pressés de ma mère résonnent dans le couloir. Je m’arrête d’haleter bruyamment pour tendre l’oreille. Je suis allongée sur le sol, pitoyable. Mon bras droit force pour me redresser, mais mes jambes ne m’obéissent pas. 

— Attendez, j’ai un certain nombre de points à voir avec votre fille. 

La voix de ma doctoresse me rassure. Elle est familière et quotidienne depuis déjà plusieurs mois. 

Ma mère s’étonne et bégaye une réponse mal assurée avant de battre en retraite. C’est ce qu’il y a de bien avec une médecin au visage froid et impénétrable, personne ne la contredit. 

Je suis à terre quand elle rentre. Ma position n’a pas l’air de la choquer.
Elle me lance un faible sourire et se pose sur la chaise réservée au visite. 

Dans ses mains, elle tient un petit dossier jaune. Des feuilles blanches et bleues en dégoulinent par endroit. 

Cinq doigts, dix au maximum retiennent mon avenir. Cette vision me provoque une nausée insurmontable. Je me tords en deux avant de l’entendre soupirer. 

Il est quasiment inaudible, mais je le perçois. Je relève les yeux pour observer les prunelles dures de ma médecin. Impatiente, elle tapote son index contre le haut du dossier. Mon nom imprimé dessus tressaute sous les à coups. 

— Aliné, il est l’heure. On a assez attendu, déclare-t-elle. 

Je ne sais pas de qui elle parle en désignant ce « on ». Ce que je sais en revanche, c’est que son ton me blesse. Mon égo se redresse et je parviens à me relever pour m’asseoir sur le bord de mon lit.
Elle m’adresse un sourire satisfait et continue le pourquoi de sa venue : 

— Vous avez eu vos résultats ce matin. Mais je tiens à vous remettre le contexte en tête. A votre entrée ici, nous ne pariions pas sur un potentiel retour chez vous ou à l’extérieur de ces murs. Aujourd’hui, nous pouvons vous assurer que c’est devenu votre seule option. Vous devez partir. 

Devoir. Il me pousse dehors. Sans une autre forme de préparation, je me retrouve à la rue, loin de mes repères et de mon quotidien du jour au lendemain. Je veux protester mais elle enchaine rapidement. 

— Le protocole expérimental a parfaitement marché. Vous démarrez la rémission. 

Ce mot, je l’ai vu partout. En salle de chimiothérapie, de kinésithérapie et même chez la psychologue. 

Il ne m’a jamais interpellé. Je n’étais pas concernée, et quand on n’est pas personnellement touché par un mot, un fait…on l’oublie et on l’ignore, simplement. 

Il représente, le graal, l’objectif premier de Jimmy de l’étage 4. D’Ellie, la fillette du fond du couloir, de Paul le jeune skateur en pleurs à côté…

Il appartient à beaucoup, mais pas à moi. Je ne le mérite pas. Je ne l’ai pas demandé, ni désiré. 

Je l’observe sans savoir quoi lui dire. 

Mon esprit est fragmenté en trois morceaux.

La culpabilité vis à vis des autres, des plus jeunes, des plus méritants. 

La peur de l’inconnu, de cet avenir dont je ne rêvais plus. 

La joie, elle est là, faible et silencieuse. 

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